
Dans Sans un bruit (2018), un bruit de pas peut devenir un événement de cinéma. Le film de John Krasinski imagine une famille qui vit sous la menace de créatures attirées par les sons : parler, marcher ou faire tomber un objet expose chacun au danger. Mais le récit ne repose pas seulement sur le silence. Il transforme le son en point de vue, en particulier lorsque la mise en scène se rapproche de Regan, personnage sourd interprété par Millicent Simmonds, elle-même sourde.
Le dispositif s’appuie d’abord sur une opposition nette entre bruit et absence de bruit. Les dialogues parlés sont rares, et les personnages communiquent souvent en langue des signes. À l’écran, les gestes prennent ainsi la place qu’occupent habituellement les échanges verbaux dans un film de genre. Le spectateur doit observer les mains, les regards et les déplacements pour suivre les relations familiales. Cette attention visuelle modifie le rythme du récit : une conversation devient une scène d’observation, tandis qu’un son imprévu rompt brusquement l’équilibre.
Le film fait aussi varier l’écoute selon la situation. Quand la perspective de Regan prend le dessus, certains sons s’effacent ou se déforment, comme si l’audition du public se trouvait momentanément décalée. Ce choix ne prétend pas représenter toutes les expériences de la surdité : celles-ci sont diverses et ne se résument pas à un silence uniforme. Il fonctionne plutôt comme un procédé de mise en scène, qui donne accès à une différence de perception et fait comprendre pourquoi Regan ne reçoit pas toujours les mêmes signaux que les autres membres de sa famille. Le générique attribue la conception sonore à Erik Aadahl et Ethan Van der Ryn, dont le travail organise ces contrastes autant que les moments de tension.
Cette construction relie le suspense à la représentation du handicap. Regan n’est pas seulement définie par sa surdité : elle prend des décisions, agit sur le déroulement du récit et entretient des relations complexes avec ses proches. Son implant cochléaire, élément concret de sa vie quotidienne, devient également un objet important dans l’intrigue. Le film associe donc une expérience personnelle à une mécanique de genre. Ce lien peut donner à la différence auditive une fonction dramatique très forte, mais il évite en partie de réduire le personnage à une présence symbolique ou à un simple ressort émotionnel. Le fait que Simmonds, déjà connue pour son rôle dans Wonderstruck de Todd Haynes, soit sourde apporte aussi une cohérence particulière à cette représentation.
Le suspense naît alors d’une question simple : quel son les personnages peuvent-ils se permettre de produire ? Les détails ordinaires — marcher sur un sol préparé pour limiter le bruit, surveiller les objets qui risquent de tomber — deviennent des éléments de mise en scène. Le spectateur apprend progressivement les règles de ce monde à travers les gestes et les conséquences visibles, sans qu’un long exposé soit nécessaire. Comme dans d’autres récits de survie, la contrainte organise l’espace ; ici, elle organise aussi la bande-son, qui passe de l’alerte sonore à des plages de silence apparent.
Sans un bruit montre ainsi comment le son peut raconter autant que l’image. En alternant écoute collective, perception subjective et communication gestuelle, le film fait du silence une matière narrative plutôt qu’un simple vide. Sa démarche reste celle d’un thriller, avec ses raccourcis et ses effets de tension, mais elle invite aussi à regarder autrement la place du son dans le cinéma : non comme un accompagnement neutre, mais comme une expérience qui dépend du point de vue choisi.