
Un roman traduit ne reste pas figé dans sa première version. Les mots changent de sens, les tournures se démodent et les références culturelles deviennent parfois opaques. Retraduire un classique ne consiste donc pas seulement à corriger une ancienne version : c’est aussi proposer une nouvelle manière de lire le texte, en tenant compte d’une autre époque et d’autres habitudes de langue.
Le cas d’Alice au pays des merveilles l’illustre bien. Le livre de Lewis Carroll paraît en anglais en 1865 et sa première traduction française, due à Henri Bué, est publiée en 1869. Depuis, de nouvelles versions ont accompagné les lecteurs francophones. Les jeux de mots, les comptines et les conversations absurdes du récit posent un défi particulier : leur effet dépend souvent du son des mots, de leurs doubles sens ou de références propres à l’anglais. Une traduction peut en privilégier la fidélité littérale, tandis qu’une autre cherche à recréer le sourire ou le décalage, quitte à transformer la formule.
Cette difficulté montre qu’une traduction n’est jamais un simple remplacement mot à mot. Le traducteur doit arbitrer entre plusieurs exigences : préserver le sens, respecter le rythme, rendre les voix des personnages distinctes et produire un texte lisible dans la langue d’arrivée. Ces objectifs ne coïncident pas toujours. Une phrase très proche de l’original peut sembler raide en français ; une formule plus naturelle peut, elle, s’éloigner d’une image ou d’une ambiguïté importante. Le choix dépend aussi du public visé : une édition destinée à des enfants, par exemple, peut expliquer ou adapter certains éléments qu’une édition destinée à des adultes laisse ouverts.
La langue de l’ancienne traduction compte également. Des mots qui semblaient courants à sa publication peuvent avoir changé de sens, ou paraître aujourd’hui solennels et distants. Cela ne rend pas automatiquement la version inutilisable : son style peut conserver un intérêt littéraire et témoigner des façons d’écrire d’une époque. Antoine Berman, dans L’Épreuve de l’étranger (1984), étudie notamment la manière dont les traductions accueillent — ou atténuent — l’étrangeté d’une œuvre. Cette question reste centrale : faut-il lisser ce qui surprend, ou laisser au lecteur une part de résistance ?
Le regard du traducteur se situe aussi dans une histoire de la traduction. Dans son essai « La tâche du traducteur », publié en 1923, Walter Benjamin invite à ne pas réduire cette activité à la transmission d’informations. Une traduction fait entendre l’œuvre dans une autre langue et révèle certains aspects du texte, sans pouvoir en épuiser les possibilités. Deux versions peuvent ainsi éclairer différemment un même passage : l’une rend visible une construction sonore, l’autre souligne une image ou un ton. Les comparer permet de mesurer les choix à l’œuvre, plutôt que de désigner trop vite une version comme la seule bonne.
Les nouvelles traductions ne remplacent donc pas nécessairement les anciennes. Elles enrichissent la vie des classiques en les rendant accessibles à de nouveaux lecteurs et en renouvelant les questions posées par le texte. Lire plusieurs versions d’un même passage, quand elles sont disponibles, devient une expérience littéraire à part entière : on découvre à la fois l’œuvre originale, les possibilités de la langue française et la part d’interprétation que comporte tout passage d’une langue à l’autre.