Un visage que le public ne connaît pas peut donner à un film une impression immédiate de proximité. Mais la présence d’acteurs amateurs ou débutants ne garantit pas, à elle seule, un récit plus vrai. Le sentiment de réel se construit aussi par la mise en scène, le montage et les conditions de tournage. En observant les choix de casting de Entre les murs, de Rosetta et de La Graine et le Mulet, on voit que le cinéma ne se contente pas de filmer des personnes : il organise leur présence à l’écran.
Dans Entre les murs (2008), Laurent Cantet s’appuie sur un groupe de collégiens qui jouent des élèves, aux côtés de François Bégaudeau, auteur du livre dont le film est adapté et interprète du professeur. Cette proximité entre les rôles et les expériences des jeunes comédiens donne aux échanges une énergie particulière. Les hésitations, les interruptions et les désaccords peuvent sembler spontanés, mais ils prennent forme dans un cadre précis : les scènes sont préparées, les prises choisies, les réactions ajustées au récit. La caméra observe les relations dans la classe sans prétendre en livrer une image neutre. Elle construit un point de vue sur la parole, l’autorité et les rapports sociaux.
Le cas de Rosetta (1999), des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne, montre une autre voie. Émilie Dequenne, qui tient le rôle principal, débute au cinéma avec ce film. Son interprétation lui vaut le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes. Le personnage, une jeune femme déterminée à trouver un emploi, est souvent filmé de près, dans des déplacements rapides et des gestes concrets. Cette mise en scène resserrée place le spectateur au contact de son effort, sans transformer son quotidien en simple illustration de la précarité. L’inconnue à l’écran devient ici une interprète, dirigée et cadrée, dont le jeu fait tenir ensemble la présence physique et le récit.
Dans La Graine et le Mulet (2007), Abdellatif Kechiche mêle également des acteurs confirmés à des interprètes moins familiers du grand écran. Hafsia Herzi y fait ses débuts dans un rôle important, celui de Rym. Elle reçoit le César du meilleur espoir féminin pour cette interprétation. Les longues scènes de repas et de conversation donnent une place centrale aux voix, aux gestes et aux liens familiaux. Leur durée laisse apparaître des chevauchements et des réactions qui échappent parfois à la forme d’un dialogue très écrit. Pourtant, le film reste composé : le choix des plans et leur assemblage orientent l’attention vers certains personnages et certains conflits.
Il faut donc distinguer plusieurs situations souvent réunies sous l’expression « acteurs non professionnels ». Certains interprètes jouent une version proche d’eux-mêmes, d’autres découvrent le cinéma, tandis que des acteurs expérimentés peuvent adopter un jeu plus retenu ou improviser à partir d’une situation préparée. Dans chaque cas, le tournage implique des choix de production : temps consacré aux répétitions, accompagnement des interprètes, place laissée à l’improvisation et manière de filmer. Le réalisme n’est pas l’absence de mise en scène ; il dépend de la façon dont celle-ci rend crédibles les gestes et les relations, sans réduire les personnages à leur milieu social.
Les visages inconnus modifient ainsi notre rapport au récit, mais ils ne constituent pas une preuve de vérité. Entre les murs, Rosetta et La Graine et le Mulet montrent trois usages différents de cette présence : collective, incarnée ou intégrée à une distribution mêlant les expériences. Dans tous les cas, le réel à l’écran est une construction, portée autant par les interprètes que par le regard de la caméra.